Shlomo Sand

rehistoire-shlomo-sandShlomo Sand (né en 1946 à Linz en Autriche) est un historien israélien spécialisé dans l’histoire contemporaine. Il fait partie des nouveaux historiens israéliens. Il est professeur à l’Université de Tel Aviv depuis 1985.
Shlomo Sand a passé ses deux premières années de vie en camps de réfugiés juifs polonais, en Allemagne. Il a grandi en Israël où ses parents ont émigré.
Après l’expérience traumatisante de la guerre des Six Jours (1967) à laquelle il a participé comme simple soldat, il a milité dans l’extrême gauche israélienne favorable à deux Républiques différentes (israélienne et palestinienne) dans la perspective d’une confédération. Au milieu des années 1970, il a poursuivi ses études universitaires à Paris où il a soutenu, sous la direction de Madeleine Rebérioux, une maîtrise sur Jean Jaurès et une thèse sur Georges Sorel qu’il a rédigée et soutenue en français. Il a relancé en France les études soréliennes en y organisant le premier colloque sur Sorel, en 1982, et en cofondant en 1983 les Cahiers Georges Sorel, devenus ensuite Mil neuf cent : Revue d’histoire intellectuelle. Retourné en Israël, il s’est intéressé à l’histoire du cinéma, à l’histoire des intellectuels et, plus récemment, à l’histoire du peuple juif. (Source)

BIBLIOGRAPHIE

  • L’Illusion du politique. Georges Sorel et le débat intellectuel 1900, La Découverte, 1984.
  • avec Jacques Julliard (eds.), Georges Sorel en son temps (actes de colloque), Seuil, 1985.
  • Le XXe siècle à l’écran, Seuil, 2004 (traduit de l’anglais).
  • Les Mots et la terre. Les intellectuels en Israël, Fayard, 2006 (traduit de l’hébreu).
  • Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008 (traduit de l’hébreu).
  • Israël face à son passé, avec Avi Shlaïm, Derek Penslar, Les éditions arkhê, 2010.
  • De la nation et du peuple juif chez Renan, Paris, Editions les Liens qui libèrent,‎ 2009.
  • Comment la terre d’Israël fut inventée : De la Terre sainte à la mère patrie, Flammarion, 2012.
  • Comment j’ai cessé d’être juif : Un regard israélien, traduction de l’hébreu par Michel Bilis, Paris, Flammarion, 2013, 138 p.
  • Crépuscule de l’histoire, Flammarion,‎ 2015


Les mots et la terre : Les intellectuels en Israël

2006

Les mots et la terre Les intellectuels en IsraelL’élaboration de l’idée de nation juive a débuté bien avant que le mouvement sioniste ne s’organise et s’est prolongée bien après la création d’Israël. Shlomo Sand s’interroge sur la contribution des intellectuels juifs et israéliens à ce processus. II étudie un à un tous les mythes fondateurs de l’État d’Israël, à commencer par celui d’un peuple déraciné par la force, un peuple race qui se serait mis à errer de par le monde à la recherche d’une terre d’asile. Un peuple qui se définira donc sur une base biologique ou « mythico-religieuse, » connue l’attestent les termes d’ « exil, » de « retour, » de « montée » vers la terre d’origine, qui nourrissent toujours les écrits politiques, littéraires ou historiques israéliens.La majorité des intellectuels en Israël persistent à assumer depuis 1948 cet imaginaire ethno-national. Les premières fissures dans cette conception dominante m’ont fait leur apparition qu’au cours des années 1980, avec les travaux novateurs d’historiens que l’on a qualifiés de « post-sionistes. »En miroir, Shlomo Sand s’interroge, à travers la figure de Bernard Lazare, « premier sioniste français, » sur les racines du sionisme chez les intellectuels en France: c’est finalement a cane réflexion globale sur le statut de l’intellectuel dans nos sociétés que nous convie l’historien. 

 

  • Broché: 316 pages
  • Editeur : Fayard (3 mai 2006)
  • Collection : LITT.GENE.

 

 

Comment le peuple juif fut inventé

2008

comment-le-peuple-juif-fut-inventeQuand le peuple juif fut-il créé ? Est-ce il y a quatre mille ans, ou bien sous la plume d’historiens juifs du XIXe siècle qui ont reconstitué rétrospectivement un peuple imaginé afin de façonner une nation future ? Dans le sillage de la  » contre-histoire  » née en Israël dans les années 1990, Shlomo Sand nous entraîne dans une plongée à travers l’histoire  » de longue durée  » des juifs. Les habitants de la Judée furent-ils exilés après la destruction du Second Temple, en l’an 70 de l’ère chrétienne, ou bien s’agit-il ici d’un mythe chrétien qui aurait infiltré la tradition juive ? Et, si les paysans des temps anciens n’ont pas été exilés, que sont-ils devenus ? L’auteur montre surtout comment, à partir du XIXe siècle, le temps biblique a commencé à être considéré par les premiers sionistes comme le temps historique, celui de la naissance d’une nation. Ce détour par le passé conduit l’historien à un questionnement beaucoup plus contemporain : à l’heure où certains biologistes israéliens cherchent encore à démontrer que les juifs forment un peuple doté d’un ADN spécifique, que cache aujourd’hui le concept d' » Etat juif « , et pourquoi cette entité n’a-t-elle pas réussi jusqu’à maintenant à se constituer en une république appartenant à l’ensemble de ses citoyens, quelle que soit leur religion ? En dénonçant cette dérogation profonde au principe sur lequel se fonde toute démocratie moderne, Shlomo Sand délaisse le débat historiographique pour proposer une critique de la politique identitaire de son pays. Construit sur une analyse d’une grande originalité et pleine d’audace, cet ouvrage foisonnant aborde des questions qui touchent autant à l’origine historique des juifs qu’au statut civique des Israéliens. Paru au printemps 2008 en Israël, il y est très rapidement devenu un best-seller et donne encore lieu à des débats orageux.

Émission enregistrée en 2008.
Shlomo Sand est historien israélien et professeur à l’Université de Tel Aviv :

 

Comment la terre d’Israël fut inventée

2012

Comment la terre disrael fut inventee« Les mots « terre d’Israël » renferment une part de mystère. Par quelle alchimie la Terre sainte de la Bible a-t-elle pu devenir le territoire d’une patrie moderne, dotée d’institutions politiques, de citoyens, de frontières et d’une armée pour les défendre ?
Historien engagé et volontiers polémiste, Shlomo Sand a dénoncé à grand bruit le mythe de l’existence éternelle du peuple juif. Poursuivant ici son oeuvre de déconstruction des légendes qui étouffent l’Etat d’Israël, il s’intéresse au territoire mystérieux et sacré que celui-ci prétend occuper : la « terre promise » sur laquelle le « peuple élu » aurait un droit de propriété inaliénable.
Quel lien existe-t-il, depuis les origines du judaïsme, entre les juifs et la « terre d’Israël » ? Le concept de patrie se trouve-t-il déjà dans la Bible et le Talmud ? Les adeptes de la religion de Moïse ont-ils de tout temps aspiré à émigrer au Moyen-Orient ? Comment expliquer que leurs descendants, en majorité, ne souhaitent pas y vivre aujourd’hui ? Et qu’en est-il des habitants non juifs de cette terre : ont-ils, ou non, le droit d’y vivre ? »
« si l’on peut aujourd’hui, recourir sans difficultés aux termes « peuple français », « peuple américain », « peuple vietnamien », et aussi « peuple israélien », on ne saurait en revanche faire référence, de la même manière, à un « peuple juif ». Il serait tout aussi bizarre de parler d’un « peuple bouddhiste », d’un « peuple évangéliste » ou d’un « peuple bahaïe ».

 

A cause de la fiction qu’elle a engendrée et son manque d’assurance sur sa propre identité culturelle nationale (notamment face à l’espace moyen-oriental), cette ethnie israélienne imaginaire n’a cessé de manifester une relation de mépris, imprégnée de peur, à l’égard de ses voisins, et s’est refusée jusqu’à aujourd’hui à vivre à égalité et en intégration avec ”l’autre”, présent en son sein ou à coté d’elle.


Shlomo Sand – « Comment la terre d’Israël fut inventée » Rencontre à l’iReMMO

 

 

Comment j’ai cessé d’être juif

2013

LComment jai cesse detre juif Shlomo Sanda problématique principale déroulée dans cet essai ne manquera pas d’apparaître illégitime, et même révoltante, à plus d’un lecteur. Elle sera d’emblée récusée par nombre de laïcs déterminés à se définir comme juifs. Pour d’autres, je ne serai qu’un traître infâme, rongé par la haine de soi. Des judéophobes conséquents ont déjà qualifié d’impossible, voire d’absurde, une telle question, parce qu’ils considèrent qu’un juif sera toujours d’une autre race. La judéité est perçue comme une essence immuable et compacte, qui ne saurait être modifiée. L’Etat dont je suis citoyen définit ma nationalité comme « juif ». Pourtant, j’aurais pu être enregistré sous la nationalité autrichienne ; en effet, je suis né, fortuitement, dans un camp de personnes déplacées, dans la ville de Linz, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le problème est que je ne crois pas en un être suprême. Si l’on excepte une brève crise mystique, à l’âge de douze ans, j’ai toujours pensé que l’homme a créé Dieu et non pas l’inverse ; et cette invention m’est toujours apparue comme l’une des plus problématiques, des plus fascinantes et des plus meurtrières de l’humaine société. Par conséquent, je me retrouve, pieds et poings liés, pris au piège de mon identité démente.
PShlomo Sand comment jai cesse detre juifublié le 15 avril 2013 par lemoine001. « De l’historien israélien Shlomo Sand j’avais déjà lu « comment le peuple juif fut inventé » dans lequel il réfutait l’idée d’une continuité historique d’un peuple juif. Il y démontrait ou plutôt il rappelait  que les juifs n’ont pas été forcés à l’exil après la destruction du temple de Jérusalem en 70. Non seulement il n’y a aucune trace historique d’un tel événement mais les hébreux étaient un peuple de paysans qu’il était rigoureusement impossible de déplacer avec les moyens de l’époque. Jusqu’au quatrième siècle le judaïsme était une religion prosélyte. Ce n’est qu’après le quatrième siècle que la pression du christianisme l’a forcé au repli et à se fermer. Il a subsisté sur les marges du monde chrétien : en Afrique du nord avec les Berbères et aussi, un peu plus tard, chez les Khazars dans le Caucase russe. Les Khazars seraient à l’origine des juifs slaves de l’Europe de l’Est. Les juifs de l’ouest étant quant à eux originaires d’Afrique du nord et d’Espagne.

Cela ne m’avait pas étonné. J’avais également lu en 2002 le livre d’Israël Finkelstein et Seil Asher Silberman « La Bible dévoilée » qui démontrait que la « sortie d’Egypte » était également une légende et que la Bible et l’invention du monothéisme avaient servi l’unification des royaumes juifs d’Israël et de Juda sous un seul roi, avec une seule religion et une seule capitale Jérusalem. Il n’existe aucune trace archéologique d’une conquête du pays de Canaan ni aucune mention Egyptienne de cette fuite d’Egypte en revanche les traces abondent à la fois dans la Bible et en archéologie du travail d’unification.

 

Dans son nouveau livre Shlomo Sand dit que les juifs sont un « grand mélange ». Il leur refuse le titre de peuple. On applique le mot peuple à des populations qui ont en commun des pratiques et des normes culturelles laïques (langue, nourriture, musique etc.). Or, les juifs n’ont en commun qu’une religion. L’idée d’une race juive est réfutée par la biologie  (elle est une invention de l’antisémitisme du 19ème siècle) ; celle de « traits juifs » est démentie par la simple observation. S’il n’y a ni peuple ni race juive, que reste-t-il et que sont devenus les juifs du premier siècle ? Voici ce qu’en disait Shlomo Sand dans un article du Monde Diplomatique de 2008 : « Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête arabe au VIIe siècle. La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929, année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants de l’antique Judée ». Mais, attention, Shlomo Sand précise aussitôt que les palestiniens n’en constituent pas pour autant un peuple originaire. La population de l’Israël antique était déjà une population mélangée comme il arrive d’ailleurs à tout peuple colonisé et elle n’a cessé de se mélanger au cours des siècles.

 

comment-le-peuple-juif-fut-inventeShlomo Sand a donc démontré que le judaïsme n’est  rien d’autre qu’une civilisation religieuse qui s’est transmise à travers les âges. Ses bases sont le Talmud, le Midrash et la Thora. Il y un peuple israélien, une langue israélienne, il y a une littérature et un cinéma israélien. Il y une culture israélienne mais Il n’y a pas, en dehors de la religion, de culture commune à « la diaspora juive ».  Si cela pose problème, c’est qu’un peuple a une patrie tandis que les religions n’en ont pas et que Hébron, Bethléem, Jéricho, Jérusalem, qui sont l’Israël biblique, se trouvent en Cisjordanie tandis que Tel-Aviv ou Haïfa, qui sont dans l’Israël actuel, n’en étaient pas. Le sionisme était à son origine un mouvement de révolte contre l’aggravation des persécutions consécutives à la constitution des nationalités dans l’Europe du 19ème siècle. C’était un mouvement laïc qui avait besoin d’inventer un peuple mais qui organisait l’immigration vers l’Angleterre, la France ou les Etats-Unis plutôt que vers la Palestine. En devenant un mouvement religieux qui se fonde sur le mythe d’un peuple/race juif, pour asseoir ses prétentions sur la Cisjordanie, il a créé un Etat qui ne peut pas être une démocratie puisqu’il n’appartient pas à son peuple mais à un peuple fictif constitué de tous les juifs de la terre. Quiconque est reconnu juif peut prétendre à la citoyenneté israélienne tandis qu’un palestinien né et éduqué en Israël, parlant l’Hébreu, se la voit refusée. C’est cela que récuse Shlomo Sand car son statut de juif l’associe à une entreprise qu’il condamne tandis que lui est refusée une citoyenneté commune avec ses propres étudiants « arabes » de l’Université de Tel-Aviv.

Reste le ciment constitué par la persécution. Jean-Paul Sartre disait « c’est l’antisémite qui crée le juif ». Seulement si aujourd’hui Israël se définit comme un Etat communautaire, ethnocentrique, ce n’est pas face à une persécution antisémite, c’est, selon Shlomo Sand, pour exclure 25% de sa population. C’est pourquoi il demande que sur sa carte d’identité il soit mentionné « israélien » et non « juif ». Cela a été refusé par la Cour Suprême. En Israël on peut être déclaré juif, arabe ou druze mais on ne peut pas être seulement israélien. Ce qui est dérangeant là-dedans c’est que la Cour Suprême est d’accord avec les antisémites. On est juif parce qu’on est né de mère juive où que cela soit dans le monde tandis qu’un citoyen considéré comme arabe ne le sera jamais. On peut devenir chrétien, musulman ou bouddhiste mais on ne peut pas devenir juif. On peut cesser d’être chrétien, musulman ou bouddhiste mais on ne peut pas cesser d’être juif selon la loi israélienne.  C’est un problème pour tout démocrate mais plus encore pour un athée né de parents eux-mêmes athées.

 

La Bible devoilee Les Nouvelles revelations de larcheologieShlomo Sand se sent solidaire des palestiniens qui sont persécutés mais pas de ceux qui en France ou aux Etats-Unis se revendiquent de la qualité de juif comme d’un capital symbolique de souffrance qui leur conférerait des droits. Ceux-là s’identifient avec Israël, qu’ils soutiennent quelle que soit sa politique, alors qu’ils ne connaissent ni la langue, ni la culture du pays et qu’ils ne connaissent pas l’histoire de ses habitants. Ils concourent à forger un mythe et instrumentalisent les génocides perpétrés par les nazis en voulant en faire une exclusivité juive. Ils favorisent le repli communautariste dans leur pays et contribuent à la fuite en avant de l’Etat d’Israël. Ils créent de nouvelles frontières quand il faudrait ouvrir toutes les frontières. C’est en cela, nous dit Shlomo Sand, que cette affaire concerne tout le monde. »

Source : lemoine001.com

Shlomo Sand – « Comment j’ai cessé d’être juif »
Rencontre à l’iReMMO

 


Crépuscule de l’Histoire

2015

Crepuscule de lhistoire« A l’heure où l’on débat du contenu des programmes d’histoire à l’école, où l’on voit fixé par la loi ce qui doit être commémoré, Shlomo Sand s’interroge : tout récit historique n’est-il pas idéologiquement marqué ? Les sensibilités politiques et la puissance des Etats ne pèsent-elles pas démesurément sur la recherche en histoire et sur son enseignement ? Et, dans ces conditions, peut-il exister une vérité historique moralement neutre et « scientifique » ? Tout en brossant le tableau d’une vaste histoire de l’Histoire, de la Mésopotamie à nos jours, il dénonce les méthodes avec lesquelles les historiens européens ont construit les mythologies nationales modernes, ou encore la tendance actuelle à faire de l’historien le prêtre de la mémoire officielle ou le forgeron des identités nationales. Ce faisant, Shlomo Sand livre aussi un ouvrage personnel, où la polémique laisse place à la confession, au bilan désillusionné de ses rapports plus que quarantenaires avec la discipline, et à une question provocante : « Pourquoi encore étudier l’histoire aujourd’hui ? » Certainement pas par pure dévotion pour la mémoire collective, suggère-t-il, mais pour mieux se libérer d’un passé fabriqué, et se tourner résolument vers l’avenir. »
La meilleure histoire sera celle qui, non seulement dévoile les rapports de force existant dans toute société, mais aussi, celle qui n’ignore pas que les voix multiples venant retranscrire le passé ne seront jamais sur un pied d’égalité

 

Shlomo Sand :
« Quand je lis Finkielkraut ou Zemmour,
leur lecture de l’Histoire, je suis effrayé »

Entretien réalisé par Pierre Barbancey, 22 Janvier, 2016 L’Humanité

 

Votre dernier ouvrage s’intitule Crépuscule de l’Histoire  (1). Un titre qui fait peur. Il s’apparente à la fin de l’Histoire ?

Sand_ShlomoSHLOMO SAND Je parle du métier. Il y a quelque chose, concernant le métier d’historien, qui est en train de changer. La discipline est en train de changer. Pendant des siècles, dans toutes les civilisations, l’Histoire avait pour tâche de fournir des modèles pour les élites politiques. L’Histoire était toujours écrite à côté de la force. Parce que ce ne sont pas les masses qui ont pu lire l’Histoire à travers les siècles. C’était une sorte de genre littéraire qui a fourni une certaine vision du monde pour les élites. Avec la naissance des États-nations au XIXe siècle, ce métier devient principal dans la pédagogie de l’État. Des écoles à l’université, on commence à apprendre l’Histoire. D’Augustin Thierry à travers Michelet jusqu’aux historiens du XXe siècle, Ernest Lavisse en tête, on a formé l’Histoire comme métier principal parallèlement aux métiers scientifiques. Ma question de départ est : pourquoi apprendre l’Histoire ? Pourquoi pense-t-on que c’est naturel ? J’ai donc analysé les développements de ce métier. L’ossature, les vibrations les plus importantes dans le métier étaient l’histoire nationale. C’est pour cela qu’elle est devenue non seulement une discipline universitaire comme la sociologie mais aussi un métier principal dans l’éducation. L’État-nation a construit des nations. Pour construire des nations, il faut plusieurs paramètres : une langue commune, un ennemi commun, mais aussi il faut une mémoire collective. C’est-à-dire ne pas penser que nous sommes un collectif seulement aujourd’hui, mais que cela a toujours existé. Pour le prouver, l’Histoire a été mise à contribution. On savait que le principe de base de ce métier était de former des nations. Il faut cela pour un passé commun, pour partir en guerre ensemble. Donner l’impression qu’on a toujours eu cette identité collective.

Cela diffère-t-il selon les nations ?

SHLOMO SAND Le mythe national, tel qu’il existe en France avec par exemple « nos ancêtres les Gaulois », n’est pas un mythe chaud. Il s’est refroidi. S’il ne faut pas tant étudier l’histoire nationale, qu’est-ce qu’il reste ? Faut-il étudier le colonialisme, le siècle des Lumières ? Enseigner plutôt l’histoire culturelle que politique ? Personne n’a la réponse. Le métier d’historien recule. Même Régis Debray a récemment écrit un livre de deuil en ce sens. Moi, je ne suis pas en deuil. Je ne suis pas contre l’Histoire. Je crois que l’Histoire peut jouer un rôle important dans la formation de l’esprit, mais peut-être une autre Histoire. Faut-il continuer à enseigner l’Histoire au lycée ? Oui, mais pas comme aujourd’hui. Il faut armer les élèves avec des métiers qui ne sont pas moins importants que la fonction de l’Histoire dans leur imaginaire et dans leur éducation. Par exemple, est-ce qu’apprendre la communication pour s’armer contre les médias dominants ce n’est pas une tâche principale de l’école et du lycée ? Est-ce qu’apprendre l’économie politique pour créer des salariés qui ont conscience de leurs intérêts n’est pas important ? On apprend le droit seulement à l’université, pourquoi pas à l’école et devenir un citoyen d’un autre type qui sait lutter pour les droits civiques ? Pourquoi l’Histoire est-elle obligatoire et pas l’économie politique ou la communication ? En France, on apprend un peu la philosophie. Mais c’est rare dans le monde. En Israël, par exemple, elle ne fait pas partie d’un corpus d’éducation des élèves. Mais si la philosophie apprend aux gens comment penser, l’Histoire leur enseigne quoi penser. Il faut donc commencer par « comment penser » dans toutes les écoles du monde. Mais je n’ai pas d’illusions. L’école moderne ne peut pas être son propre fossoyeur ! L’Histoire ne doit pas être plus importante. C’était un métier majeur pour la création des nations. Ce n’est plus le cas. Malheureusement la plupart des historiens ne sont pas de mon avis. Il faut enseigner l’Histoire avec le même état d’esprit que le tableau de Magritte où était inscrit « Ceci n’est pas une pipe ». On n’admet pas que la plupart des histoires de l’Histoire sont des mythes. Et pourtant… Ça va continuer. Il y a des mythes nouveaux sur le capitalisme. Quand je lis Finkielkraut ou Zemmour, leur lecture de l’Histoire, je suis effrayé. Avec l’Histoire on peut faire n’importe quoi. Or l’Histoire n’est pas la vérité. Ce ne sera jamais une pipe mais toujours le dessin d’une pipe. Et l’Histoire devrait être enseignée comme ça, de façon critique, en dévoilant le bagage idéologique que chacun possède. Moi, je ne l’ai jamais caché. C’est une partie de mon livre.

Dans vos travaux, vous vous êtes attaqué à la théologie, puis au mythe chaud sioniste. Et cette fois ?

SHLOMO SAND Je commence à décomposer le mythe d’une Europe qui commencerait avec Athènes et se termine avec Nadine Morano. Je ne rigole pas. Cette vision est fausse. J’ai une méthode qui s’apparente au matérialisme historique. Je montre que les bases du travail en Méditerranée étaient complètement différentes de celles de l’Europe. Le bagage scientifique gréco-romain, par exemple, est passé par les Arabes. Il y a mille ans d’écart entre la fin de la gloire gréco-romaine au Ve siècle et la naissance au XVe siècle de ce qu’on appelle la Renaissance ! Ce n’est qu’avec la conquête de Tolède et de Cordoue qu’on commence à injecter une partie de cette culture gréco-romaine en Europe. Donc il n’y a pas de continuité. Dans le deuxième chapitre, pour la première fois, je développe une critique très sévère en face de mes maîtres de l’École des Annales, qui m’ont permis d’avoir un autre rapport avec l’idéologie, la culture… Avec ce livre, je fais une sorte de bilan, plutôt négatif. Parce que je suis arrivé à la conclusion qu’une partie de la découverte de cette histoire culturelle était basée sur une fuite de la politique. Si presque toute l’Histoire, jusqu’à Voltaire, était histoire politique, de même qu’au XIXe siècle ce n’était pas le cas de l’École des Annales, née dans les années 1920 pour ne pas se confronter à l’histoire politique qui devenait une histoire de masse. Ce périodique qui s’appelait Annales, base de toutes les études historiographies dans les années 1950, 1960, 1970, ne proposait pas une page sur la Première Guerre Mondiale. Vous imaginez un tel périodique qui ne se confronte pas avec la Grande Guerre, ni avec le taylorisme, ni avec les grèves de 1936, ni avec la guerre d’Espagne, ni avec l’antisémitisme, ni avec les massacres staliniens ? Je suis arrivé à Paris en 1975, comme étudiant. Quelques mois auparavant étaient publiés les trois grands livres de Jacques Le Goff et Pierre Nora, Faire de l’histoire. C’était le sommet de l’historiographie française. Aucun article sur Vichy, aucun article sur la guerre d’Algérie. Pourtant, pratiquement la même année, Joseph Losey réalise Monsieur Klein, sur la rafle du Vél’d’Hiv. Mais les historiens, eux, ne touchent pas à ça !

Est-ce que cette problématique que vous soulevez touche les milieux des historiens partout dans le monde ? Est-ce qu’un débat existe auquel vous participez avec ce livre ou, au contraire, lancez-vous un débat ?

SHLOMO SAND Je dis dans mon livre que je suis privilégié. Comme j’ai grandi ici, en Israël, où le mythe est chaud, j’ai eu l’avantage de pouvoir regarder de l’extérieur le mythe qui s’est refroidi en France. Les mythes nationaux ne se sont pas refroidis seulement en France, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne. Il y avait un groupe à la Sorbonne après 1945, composé de personnalités comme Albert Soboul, Georges Lefebvre, occupant une place hégémonique et proche des marxistes, qui se cristallise à cause des conditions de la Libération. À ce moment-là, Lucien Febvre, de l’École des Annales et fondateur de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), a reçu une forte somme de la Fondation Rockefeller. Dans le cadre de la guerre froide, il fallait arrêter le marxisme en Europe. Si les marxistes ou les ex-marxistes en Grande-Bretagne gardent une hégémonie dans l’Histoire, en France, Soboul et ses amis reculent devant la puissance de l’EHESS. Le phénomène des Annales, qui réunit beaucoup de gens intelligents comme Furet, Le Goff… fait l’histoire moins conflictuelle même si très matérialiste. Il y aura ainsi beaucoup de thèses sur la vie des paysans d’autrefois, beaucoup moins sur les luttes sociales. Si les historiens britanniques, à la même époque, publient de plus en plus de livres sur l’apparition de la classe ouvrière au XIXe siècle, il n’y a pas d’équivalent en France de cet élan d’analyses socio-économiques de formation des luttes sociales. Les historiens des Annales, qui deviennent hégémoniques, préfèrent le Moyen Âge et les luttes sociales deviennent mineures. Il n’y a pas non plus, en France, de livre comme celui de Howard Zinn aux États-Unis.

L’Histoire s’écrit en permanence au Proche-Orient peut-être plus qu’ailleurs ? Comment les peuples écrivent cette histoire ici où se trouvent des Israéliens et des Palestiniens ?

SHLOMO SAND Celui qui a traduit le livre Une histoire populaire américaine, de Howard Zinn, en hébreu l’a fait en prison parce qu’il avait refusé de partir à l’armée. Il a rencontré Zinn et lui a demandé s’il pensait qu’un tel livre pourrait être écrit en Israël. Zinn, juif américain, a répondu qu’il ne le pensait pas, parce qu’il n’y a pas de tradition universaliste en Israël. En France cela existe, c’est pour cela que je n’ai pas perdu espoir. L’affrontement entre de Gaulle le conservateur et Sartre l’universaliste a, par exemple, créé une possibilité de se détacher de cette guerre atroce en Algérie. Ici, il n’y a presque pas de tradition universaliste. Ceux qui s’en réclamaient sont partis. Il faut analyser la situation actuelle à partir de la colonisation sioniste qui a commencé au XIXe siècle. La colonisation ne s’est jamais arrêtée. Même entre 1949 et 1967. C’était une colonisation interne. Droite et gauche, sauf les communistes, ont accepté le slogan « Judaïser la Galilée ». C’est pour cela qu’aucun homme politique israélien ne fait une démarche sérieuse pour un compromis avec les Palestiniens. Je ne juge pas chaque phase de la colonisation moralement et politiquement au même niveau. Je reconnais les acquis du sionisme avec la création de l’État d’Israël (et non pas d’un État juif). Mais je reconnais les frontières de 1967. D’un côté il y a cette continuité, de l’autre, il y a mon jugement politique différent. Parce que je suis politiquement modéré. J’ai fait une erreur en soutenant les accords d’Oslo, pensant que c’était une ouverture. Tous mes amis gauchistes m’ont dit que c’était encore un leurre. Je me suis trompé. Parce qu’Oslo n’a pas amené la gauche à décoloniser. Parce que le mythe chaud en Israël fait croire que Hébron, Jérusalem, Jéricho sont la vraie patrie des juifs. Chaque élève en Israël, à partir de 7 ans jusqu’à 18 ans (il y a une matière au bac), apprend la Bible comme on apprend un livre d’Histoire. Pour créer un attachement à la terre mythique d’autrefois. Personne ne peut s’en libérer. Heureusement que j’ai été viré de l’école lorsque j’avais 16 ans. Peut-être que cela a contribué au fait que je puisse penser, parler. Et aussi parce que j’avais un père communiste. Mais aucun facteur n’est, en soi, suffisant. Pendant des années j’ai refusé la campagne Boycott-désinvestissement-sanctions (BDS). Mais aujourd’hui je pense qu’il n’y a aucune force politique capable de changer le cap, de changer cette radicalisation droitière et pseudo-religieuse de la société. J’accepte maintenant chaque pression sur l’État d’Israël, qu’elle soit diplomatique, politique, économique. Sauf la terreur. Si quelqu’un ne soutient pas le BDS aujourd’hui, il doit savoir qu’il aide à la continuation de ce désespoir tragique des Palestiniens qui, sans arme, résistent à ce statu quo.

(1) Crépuscule de l’Histoire. Éditions Flammarion, 320 pages, 23,90 euros.

Déconstruction et peuple juif. Malgré les difficultés, morales et politiques, Shlomo Sand, historien israélien, n’a cessé de poursuivre ses recherches basées sur la déconstruction des mythes historiques. Ses récents ouvrages ont ainsi été retentissants. Une sorte d’iconoclaste qui ne se plierait pas au grand mensonge national. Pas plus en Israël qu’en France où il a étudié. Avec Crépuscule de l’Histoire, il termine une trilogie commencée par Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008 ), suivi de Comment la terre d’Israël fut inventée : De la Terre sainte à la mère patrie (Flammarion, 2012).

Source : humanite.fr


Crepuscule de lhistoireLes historiens et les chercheurs sont à la mémoire nationale ce que les cultivateurs de pavot et les dealers sont aux consommateurs de drogue : ils fournissent l’essentiel de la marchandise

 

  • Broché: 308 pages
  • Editeur : Flammarion (7 octobre 2015)
  • Collection : ESSAIS
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2081310112

 

Shlomo Sand : La construction politique du passé

(29 avril 2014)


 

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